Des sujets collectifs en devenir dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar

Aini Betouche, Dehbia Sidi Said

Résumé


Assia Djebar, dont la plume est encore dans l’encrier, a produit de nombreuses œuvres qui n’ont pas encore dévoilé leur sève. L’Amour, la fantasia demeure à notre sens, le roman le plus accompli, mêlant Histoire et histoire intimiste. Or, il est tout à fait légitime que l’une côtoie l’autre puisque l’intime ne peut être conçu sans son histoire événementielle qui contribue à la construction de l’identité de l’être du sujet.

Le travail que nous nous proposons de faire ne peut se soustraire à cette réflexion sur l’Histoire, laquelle Histoire permet à un sujet de se substituer aux historiens de la période de la prise d’Alger pour la raconter en prenant appui sur des documents authentiques ; des documents d’un seul sujet collectif : «les envahisseurs». Car, l’autre sujet collectif se trouve dans une infériorité logistique qui ne lui permet pas d’être «écrivain» de sa propre histoire.

Pour mettre en valeur cette écriture d’une histoire –celle de l’installation/ expansion coloniale, nous nous proposons de revisiter la période en question au travers le regard que la littérature porte sur elle. Afin de parvenir à un sens possible, les concepts théoriques de la sémiotique de Jean-Claude Coquet vont nous permettre de «mettre le sens dessus-dessous» pour une reconstruction optimale d’une signifiance. Pour cela, l’analyse des modalités données à lire dans le texte vont marquer et accentuer l’opposition entre deux sujets collectifs rivaux qui convoitent cependant un même objet de valeur, «la Ville Imprenable».

Enfin, nous verrons comment la littérature peut-elle transcrire l’Histoire donc le réel et comment celle-ci raconte une autre histoire à chaque fois que le livre se l’approprie.


Texte intégral :

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Références


- Nous désignerons L’Amour, la fantasia par (A. F. suivi de la page de l’extrait).

-Une partie des écrits critiques (colloques, livres, périodiques, thèses, mémoires, articles) se rapportant à la production d’Assia Djebar est recensée par Boussad BERRICHI. (2009).

- A ce propos, nous repenons la citation de J.-C. COQUET qui fait remarquer que «quelque soit l’importance de l’avant et de l’après texte pour l’évaluation correcte d’une œuvre, le descripteur ne peut faire comme si le texte n’était pas codé linguistiquement. Il revient donc au sémioticien de préciser la nature de ce codage et d’analyser le statut du «sens linguistique», primaire, avant de faire miroiter l’infinité des significations, toujours secondes, qu’elles relèvent d’un examen des coordonnées politiques, économiques et sociales, de la recherche sur l’ancrage corporel de l’élément inconscient (S. Leclaire) ou d’appréciations esthétiques et philosophiques.».

-La signifiance sera pour nous un procès de signification qui est à la fois l’œuvre de l’énonciateur-sujet et du lecteur du moment que l’actualisation du texte comme un tout de signification passe par le travail de lecture. Précisons toutefois que ce concept est de J. KRISTEVA qui se réfère à la fois à BENVENISTE et à LACAN : «nous désignons par signifiance ce travail de différenciation, stratification, confrontation qui se pratique dans la langue, et dépose sur la ligne du sujet parlant une chaine signifiante communicative et grammaticalement structurée.».

-Pour cette notion nous reprenons la définition de COQUET. «Le lexème "procès" inclut, outre son acception générale d’événement orienté, celle, plus étroite, de conflit.». (Souligné par Coquet lui-même.).

- «Les modalités formant le support constant du discours, une dimension modale caractérise chaque partition de l’univers de la signification et […] l’actant, pièce maîtresse du théâtre sémiotique, est défini lui-même par son mode de jonction modale ». (Coquet, 1997 : 149). Et dans une visée paradigmatique, l’actant est le lieu par excellence d’une combinatoire modale, il n’est autre que cela. (Coquet, 1984 : 11).

-Pour aider à comprendre la notion de l'actant hétéronome, nous citions la phrase suivante de Coquet ; «Un tel sujet, respectant les normes qui lui sont imposées, nous le dénommerons «déontique » ou «hétéronome » ».

-Cette instance qui projette toutes les autres instances est pour Coquet l’auteur mais pas l’auteur qui vit mais celui-là même qui signe sur la couverture de l’œuvre. «Ce «personnage», qui n’est pas la personne physique, est l’instance d’origine du discours, l’auteur, celui dont le nom est inscrit sur la jaquette d’un livre ou, dans un domaine connexe, qui signe une toile, une sculpture ou une partition... ». (COQUET, Conférence du 13 mars 2008).

-La suite modale vps signifie la combinaison du vouloir, du pouvoir et du savoir dans l'ordre.

-L’atrocité de la guerre se lit surtout dans le chapitre «Femmes, enfants, boeufs, couchés…dans les grottes ». Les tribus des Ouled Riah et des Sbéah ont subi l’extermination ordonnée respectivement par le colonel Pélissier et le colonel Saint-Arnaud. Nous nous contenterons, pour le montrer, de citer ces passages : «Pélissier ordonne l’envoi d’un émissaire ; selon le rapport, il "revint avec quelques hommes haletants qui nous firent mesurer l’étendue du mal qui avait été fait".

Ces messagers confirment le fait à Pélissier : la tribu des Ouled Riah –mille cinq cents hommes, femmes, enfants, vieillards, plus les troupeaux par centaines et les chevaux- a été tout entière anéantie par "enfumade"». (A.F. p.105).

«Moins de deux mois après, à vingt lieues de là, le colonel Saint-Arnaud enfume à son tour la tribu des Sbéah. Il bouche toutes les issues et, "le travail fait", ne cherche à déterrer aucun rebelle. N’entre pas dans les grottes. Ne laisse personne faire le décompte. Pas de comptabilité. Pas de conclusion.». (A.F. p.110).


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